Des parapluies colorés : vecteur de commercialité pour les centres villes ?

Surfant sur la tendance du street art comme outil de revitalisation des centres villes, c’est au tour de Paris et plus précisément du Village Royal au cœur du VIIIème arrondissement parisien d’accueillir l’une des œuvres de Patricia Cunha, artiste au sein du collectif Sextafeira.

Février 2019, le retour des beaux jours incite les habitants mais aussi les touristes à flâner le long des avenues parisiennes : le rendez-vous du moment, se trouve au Village Royal à quelques mètres à peine de la Madeleine.

Le Village Royal, un passage au cœur de Paris

Au XVIIIe siècle, la population parisienne commence peu à peu à se détourner du cœur historique de la capitale, le Marais, jugé trop saturé et par extension lieu de nombreuses nuisances. Une migration s’initiant progressivement vers l’Ouest, de nouveaux besoins apparaissent pour les habitants de ce qui deviendra plus tard le VIIIème arrondissement : le secteur de la Madeleine ne disposant d’aucun marché, le choix se porte sur un terrain privé, adossé à la célèbre caserne bâtie pour les mousquetaires de Louis XIII, au sein duquel sera creusé un passage destiné à accueillir les échoppes des différents artisans et forains de l’époque.

Le marché Aguesseau, inauguré en juillet 1746 va permettre le développement de ce village au cœur de la ville, structurant l’îlot puis le quartier, pour donner naissance à la trame urbaine que nous connaissons encore aujourd’hui. L’activité commerciale ne cessant de prospérer durant les décennies suivantes, une opération de rénovation de grande ampleur est menée à partir de 1992 : les structures historiques sont préservées, et les lieux sont retravaillés dans l’esprit du village d’antan, boutiques, appartements et bureaux s’inscrivant dans la trame architecturale de l’époque. L’opération s’achève en 1994 avec la réouverture du site sous le nom que nous lui connaissons aujourd’hui : le Village Royal.

Dès lors, le Village se redécouvre comme un lieu prestigieux et raffiné, où se côtoient boutiques de luxe et évènements culturels éphémères pour une expérience shopping toujours dépaysante.

Après l’exposition du sculpteur Joël Canat, les œuvres de Bruno Catalano autour du voyage ou le tableau vivant de sculptures monumentales de Daniel Hourdé, c’est à présent autour des parapluies de Patricia Cunha de sublimer le passage et les œuvres du sculpteur Dirk De Keyzer, au niveau du sol.

De nombreux touristes ont d’ores et déjà commencé à profiter de cette composition urbaine qui restera visible jusqu’au mois d’avril, sublimant le passage et créant un ciel de parapluies colorés au dessus du Village Royal.

Les parapluies colorés de Sexta Feira : du Portugal à l’international

Visibles aux quatre coins du globe, les parapluies colorés qui s’implantent aujourd’hui à Paris trouvent leur origine dans la petite ville de Agueda, à une heure au Sud de Porto au Portugal : c’est en 2011, dans cette petite commune de moins de 50 000 habitants qu’est né le « Umbrella Sky Project » qui fleurit chaque année à l’occasion du Ágitagueda Art Festival.

Chaque été de juillet à septembre, quelques unes des rues étroites du centre de la ville se couvrent de parapluies colorés et d’oeuvre de street art : les toits de la ville sont ainsi réquisitionnés durant cette période, et permettent de tendre des câbles entre les immeubles pour former un motif géométrique élégant, laissant entrevoir le ciel bleu au dessus de ces rues historiques.

Objectif premier, offrir de l’ombre aux habitants et usagers des lieux durant la période de forte chaleur, et permettre le maintien des activités en plein air (fitness, classes en plein air, etc). Second objectif, mais non des moindres, attirer des touristes dans cette commune isolée et peu connues des visiteurs. Pari tenu, la commune attirant chaque été des milliers de personnes, faisant aujourd’hui de Agueda, un lieu incontournable à visiter lors de la saison pleine.

Forts de leur capacité d’attractivité pour les petites communes isolées, les parapluies ont depuis tracé leur chemin sur toute la surface de la planète, de petites villes rurales à grandes agglomérations rayonnantes : si les œuvres du collectif Sexta Feira ont ainsi atteint la capitale portugaise, le concept s’exporte depuis dans le monde entier avec pour volonté d’attirer les visiteurs dans des secteurs délaissés et revitaliser le commerce par la réappropriation de l’espace public.

SNS et parapluies comme levier de revitalisation commerciale

A l’heure des SNS (Social Networking Service ou réseaux sociaux en français), l’effet du bouche à oreille n’a jamais été aussi fort, et le Village Royal l’a bien compris : le visiteur est accueilli dès les premiers instants de sa déambulation par un écriteau présentant l’oeuvre mais surtout invitant à partager les clichés sur la plateforme Instagram en veillant à bien mentionner le compte du Village Royal et hashtag associé :

UMBRELLA SKY by LE VILLAGE ROYAL
« Colorer la vie ! »
Imaginée par l’artiste Cunha du Collectif portugais Sexta-feira Produçoes, l’exposition Umbrella Sky s’empare du Village Royal pour quelques mois.
« Colorer la vie ! » tel est le leitmotiv. Jaune, vert, orange, rouge… environ 800 parapluies colorés suspendus dans les airs tout le long du passage viennent apporter gaieté et peps. Le gris a laissé place à la couleur ! Inspirée par Mary Poppins, cette installation poétique ne vous laissera pas indifférent.
Partagez vos photos sur instagram en mentionnant

Véritable lèche vitrine du tourisme, les clichés publiés incitent les visiteurs à se rendre sur place afin d’y immortaliser leurs propres images et pourquoi pas, dans une logique d’opportunité, à se rendre dans les boutiques à proximité.

Et ça marche ! Les retours d’expérience semblent confirmer cette tendance pour les cœurs de ville en ayant bénéficié, petites communes comme plus conséquentes :

A Saint Chamond dans la Loire, c’est la rue de la République, véritable artère du centre-ville qui s’est vu dotée pour quelques temps de ces parapluies colorés : la commune de 35 000 habitants a ainsi accueilli cette installation temporaire dans le courant de l’année 2016, pour des retombées plutôt positives aux dires des principaux concernés, les commerçants du centre-ville.

« Le début de l’année a été très maussade en termes de fréquentation. Ces deux jours permettent de faire venir du monde. L’initiative des commerçants pour donner un peu d’animation à la ville est positive. La décoration avec les parapluies plaît beaucoup, tout le monde nous en parle, certains viennent pour les prendre en photo. Ces journées donnent du peps à la ville. » se confiaient Chantal et René Farra, commerçants, auprès de leprogres.fr

Du côté de Laon, commune de 25 000 habitants près d’Amiens, le bilan auprès des commerçants est sans appel : la ville ne pouvait jusqu’alors compter que sur la présence de sa cathédrale pour booster son attractivité et par extension son économie locale. L’installation des parapluies est venue changer la donne, la chaîne de télévision France 3 donnant l’exemple d’une petite confiserie implantée dans la rue ayant bénéficié de la structure des parapluies et ayant vu son chiffre d’affaires progresser de 30% durant la durée de l’évènement.

De son côté, la municipalité de Lens est partie d’un constat très simple l’ayant motivée à se lancer dans l’aventure des parapluies : la présence du Louvres-Lens, musée rayonnant et drainant des centaines de milliers de personnes par an depuis son inauguration en décembre 2012, mais dont l’attractivité ne génère aucune retombée sur le centre-ville et ses commerces, plus à l’écart.

La même problématique que pour Laon se pose ici, le même aussi que pour de nombreuses villes moyennes ne pouvant compter que sur un équipement structurant, captant tous les flux et ne permettant pas l’irrigation du centre-ville par ses visiteurs.

Face à l’enjeu de rediriger ces touristes d’un jour vers le centre-ville, la ville de Lens a fait le pari de mettre en place des mesures concrètes à travers le projet St’art in Lens, pour un budget estimé de 20 000€ pour l’ensemble des axes de revitalisation retenus. Parmi ceux-ci, un projet d’Umbrella Sky, rue de la Paix par Patricia Cunha, mis en place de juin à septembre 2018.

Ce sont ici près de 1 400 parapluies qui ont recouvert sur 350 m les rues du centre-ville de Lens, soutenus par Thierry Daubresse, adjoint au commerce de la ville, préconisant de faire de l’économie à travers l’art.
Les visiteurs se rendant à Lens pour l’art du Louvres-Lens, l’art semblait tout indiqué pour les rediriger vers le centre-ville : les parapluies ont ainsi été disposés stratégiquement, visibles dès la sortie de la gare et redirigeant les flux directement vers le cœur marchand.

Forts de leur succès, le collectif Sexta Feira ne cesse de renouveler ses projets et propose des solutions toujours plus innovantes pour revitaliser les centres villes en déshérence à travers la planète et de plus en plus en France.

Reste à préciser les prérequis ou contraintes réglementaires pouvant freiner le développement d’un tel projet.
Cela avait notamment été le cas dans la commune de Bourg-la-Reine, ayant écarté le projet d’Umbrella Sky de son budget, mettant en avant des obstacles à la faisabilité du projet soumis par les commerçants : murs mobilisés appartenant à des copropriétés, accès aux fenêtres nécessaire pour l’intervention des pompiers, coût d’installation / désinstallation…

Approchée par Objectif Ville, l’artiste Patricia Cunha nous indique travailler régulièrement en France, le plus souvent pour ces projets de parapluies colorés qui séduisent tant, pour un budget compris entre 5 000€ et 30 000€ selon l’emprise de la structure.

Pour le collectif « Il n’y a pas de budgets impossibles » et « Peu importe si les objectifs sont grands ou petits nous sommes là pour assurer une expérience mémorable et personnalisée » ! La seule contrainte s’il devait vraiment en avoir une : le vent !

Projets Sexta Feira© (De gauche à droite et de haut en bas)

Le grand canapé – Avignon (France)
Umbrella Sky Águeda 15 – Quartier historique du Barrel – Agueda (Portugal)
Pluie de couleurs – Centre Commercial Saint-Catherine à Bordeaux (France)
Moulins à vent colorés – Avignon (France)
Je vous regarde – Tournesols – Beja (Portugal)